L'EUROPE EN PASSE DE DEVENIR UN MARCHE AMERICAIN

Publié le 8 Mai 2013

Yannick Jadot : « Le gouvernement français n'a pas saisi les enjeux du texte »

La stratégie française vous convainc ?

Non. J'apprécie la volonté de Nicole Bricq de créer des coalitions au sein du conseil sur les sujets commerciaux. Mais la position française n'est pas la bonne. On dirait déjà la position frileuse d'un petit pays de l'Union. Nous avons déjà eu le cas d'une France qui, sur le budget européen, a réduit son ambition à la défense de la politique agricole commune. Et maintenant, dire : « Ne vous inquiétez pas, on se battra sur l'exception culturelle », ne me paraît pas à la hauteur des enjeux.

L'exception culturelle importe peu ?

Bien sûr que je soutiens l'exception culturelle, qui est extrêmement importante pour la culture. Mais c'est une partie marginale de cet accord. Le gouvernement n'a pas saisi les enjeux. Il ne dit rien sur la manière dont on modernise l'économie européenne, dont on définit une politique industrielle ambitieuse, dont on se dote d'outils commerciaux à la hauteur de la situation. On est donc très mal partis dans la négociation avec les Américains.

Concrètement, quels dossiers voulez-vous ajouter à la négociation ?

Mais je ne crois pas qu'il faille négocier avec les Américains pour l'instant. S'engager aujourd'hui dans une négociation avec les États-Unis, alors qu'eux ont clairement une politique commerciale, qui soutient leur politique industrielle, et qui sert aussi leur politique agricole, tandis qu'en face, l'Europe croit uniquement dans les vertus du libre-échange, ce n'est pas dans le bon ordre des choses.

Prenons la sidérurgie. Aux États-Unis, il y a le « Buy American Act ». En Europe et en France, c'est Mittal qui impose son agenda de restructuration de la sidérurgie. Prenez le photovoltaïque. Les États-Unis ont introduit depuis un an des droits de douane qui vont jusqu'à 250 % sur les panneaux venant de Chine. En Europe, on en est encore à réfléchir si on va le faire ou pas. Encore un exemple : Nicole Bricq a raison quand elle dit vouloir soutenir les PME. Mais l’Union européenne soutient la libéralisation tous azimuts des marchés publics, alors qu'aux États-Unis, 23 % de ces marchés sont réservés aux PME.

En clair, vous avez, du côté américain, un cadre réglementaire et une puissance de feu, pour essayer d'élargir leur modèle à l'Europe, pour mieux peser sur les Chinois. Vous avez une puissance qui connaît ses intérêts offensifs. De l'autre côté, vous avec une Europe qui croit encore aux vertus du libre-échange. Quand on nous explique que nos marchés publics européens sont libéralisés, et qu'il faut donc inciter les autres à faire de même, j'ai l'impression qu'on prend le sujet à l'envers. L'enjeu de ces marchés publics, ce n'est pas faire en sorte que Veolia trouve d'autres marchés aux États-Unis, c'est d'élaborer une politique industrielle en Europe.

Vous voulez que Paris bloque les négociations, même si les 26 autres États membres y sont favorables, ou vous réclamez davantage de temps pour préciser le mandat des négociations ?

La hiérarchie, c'est d'abord de construire une politique industrielle pour l'Europe, et ensuite seulement, on sera en capacité de négocier avec les Américains sur les normes.

Quand l'Europe négocie avec le Pérou (l'accord a été négocié en 2010 et commence à entrer en vigueur - ndlr), cela pose des problèmes. On défend nos éleveurs, aux dépens des éleveurs péruviens. Mais les normes de l'économie péruvienne ne sont pas une menace pour le modèle européen. En revanche, si la négociation avec les États-Unis arrive à son terme, ce sera l'extension du modèle américain de société. Ce sera clairement une défaite pour l'Europe.

Des défenseurs de l'accord y voient une manière d'harmoniser par le haut les standards internationaux, notamment en matière de normes sociales.

Je n'y crois pas une seconde. Je ne crois pas à une harmonisation par le haut, quand j'entends la commission aujourd'hui. Le commissaire Karel de Gucht nous dit qu'il va falloir être flexible. On poursuit la même logique de libre-échange et de déréglementation qui nous a conduits dans le mur. Pour sortir de la crise, qui est une crise du néolibéralisme, on nous propose davantage de néolibéralisme.

Rédigé par aragon 43

Publié dans #Actualités

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