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ARAGON43

Mon site relate les événements syndicaux, sociaux, politiques, culturels et environnementaux .

DEPENDANCE ET AUTONOMIE

Publié le 26 Mars 2011 par aragon 43

UN ARTICLE DE PAUL CESBRON QUI INVITE A REFLECHIR SUR CES MOTS AUTONOMIE ET DEPENDANCE

 

PEUT ETRE CELA SERA L'OBJET D'UN PROCHAIN DEBAT DE NOTRE ASSOCIATION BERNARD DE LA SALA DONT JE RAPPELLE LA PREMIERE RENCONTRE LE 31 MARS CONCERNANT LES IDEES COMMUNISTES AVEC ARNAUD SPIRE PHILOSOPHE

 

DEPENDANCE ET AUTONOMIE

 

Il n’est pas simplement admis que dépendance et autonomie soient intimement liées. Ni même que ces deux caractéristiques soient fondatrices de la vie sous toutes ses formes, des plus simples aux plus complexes et singulièrement de celles des humains.

 

                                         Un irrépressible besoin des autres. 

 

Pourtant nous savons depuis les travaux de Charles DARWIN et en particulier de son ouvrage : « La descendance de l’homme », (1871, The Descent of Man), combien les « instincts sociaux » obtenus par la sélection naturelle aboutissent paradoxalement à ce que cette loi, s’appliquant à elle-même, renverse sa propre logique d’élimination des plus faibles. En effet, l’importance vitale des liens sociaux nécessaires à la survie des espèces atteint chez les humains un degré d’attachement tel qu’il bénéficie à ceux qui ont le plus besoin des autres, c’est-à-dire les plus faibles. A commencer par le nouveau-né qui nous donne ce goût de l’altérité. Il ne peut se passer de nous. Nous ne pouvons nous passer de lui : il sauve le monde de la disparition, de la destruction, comme nous le dit Hannah ARRENDT (1958, La condition de l’homme moderne ).

 

Cet enfant qui vient de naître ne peut vivre sans l’extrême attention de ses proches. Et sa vie aura les meilleures chances de réussite pour lui et pour les autres si elle a bénéficié de la plus grande estime, des meilleurs soins, de cette affection qui donne goût à l’échange, au don et contre-don, en un mot à la seule vie qui vaille pour tous les humains : celle qui transforme la vie.

 

S’il s’agit bien de le nourrir, de le vêtir, d’assurer tous ses besoins, tout cela n’est possible, ou plutôt bien accompli qu’en raison des liens réciproques, asymétriques certes, multiformes, mais indissolubles, qui nous attachent à lui. Au temps partagé, cette partie de vie donnée, se mêlent nos mimiques, nos caresses et surtout nos paroles et la mélodie de leur agencement inventée pour son bonheur ou plus simplement son apprentissage, la transmission de nos savoirs. Nous lui donnons parce qu’il nous offre sa présence, transformatrice de nous-mêmes et de notre monde. Nous dépendons de lui parce qu’il dépend de nous.

 

                           Cette dépendance qui nous libère.

 

Et, « miracle » de cette interdépendance, elle permet, si l’attention et l’échange ont été «suffisamment bons », l’émergence de l’autonomie. Et cette émergence progressive de ce que l’on nomme habituellement « liberté » est également réciproque. Rendre possible l’émancipation c’est aussi assurer la sienne. S’y opposer, c’est réduire sa propre liberté.

 

Il n’est cependant pas rare que les contradictions sociales, exploitations, injustices, misères de toutes sortes, guerres…, malmènent la qualité de ces liens et rendent chaotiques et précaires la maturation de l’autonomie.

 

Curieusement, malgré cette expérience permanente de l’interdépendance et de l’autonomie, nous persistons à vouloir dissocier ces deux caractéristiques de nos vies. Ou plutôt nous cultivons l’illusion d’une autonomie totale, ce bien, supérieur à tous, identifié à la liberté et rejetons la dépendance du côté de la réduction de l’être, disons de la mise sous tutelle. Or au-delà de l’enfance, la vie des individus humains n’est possible que dans la poursuite de liens sociaux, constamment renouvelés, négociés, y compris imposés par les nécessités historiques, sociales, sanitaires ou affectives. D’ailleurs cet impératif est si prégnant que l’isolement absolu est mortel et qu’il nous est nécessaire de créer des liens appelés spirituels, de toutes sortes, nous permettant ou non d’y échapper. Chaque personne, si elle est bien « individu » unique, absolument singulier, ne l’est en définitif que dans son rapport à l’autre qui le révèle, que dans cette interdépendance qui le singularise.

 

                                    Prodiges de l’altérité.

 

Ainsi en est-il de ce que nous nommons le handicap. Etrange et significatif destin d’un mot (« hand in cap ») dont l’inversion du sens : le prix à payer d’une supériorité dans le but d’égaliser les participants à une épreuve, aboutit à désigner le « manque », le déficit neurosensoriel, moteur ou « mental », à une « infériorité ». Et cette apparente échelle de qualité est antagonique de ce que depuis le XVIIIème siècle nous avons réussi à énoncer intelligiblement : l’absolue égalité en dignité et en droit de tous les humains, de chaque individu. Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut. Mais il nous revient en raison même de notre dignité, « de lutter sans repos » pour y tendre. D’ailleurs, la vie de chacun de nous lui apprend qu’il est « handicapé », qu’il n’est en possession que de certaines qualités, pas de toutes, que ses « supériorités » se paient (handicap) d’un lot d’infériorités, que l’apparente supériorité attachée à la possession de biens, de savoir, de force physique ou de dextérité reste précaire, aléatoire, et quoiqu’il en soit, liée à notre interdépendance.

 

Si nous dissimulons tous, tant bien que mal, de vrais handicaps qu’il nous parait préférable de cacher, tant qu’il est possible, et faisons état avec satisfaction de nos aptitudes, nous n’en découvrons pas moins chaque jour que le « handicap » de l’autre génère des qualités masquées jusqu’alors par « l’inquiétante étrangeté » du « manque » ou de la différence. Cette perception réductrice et malveillante de l’autre, n’est d’ailleurs pas seulement consécutive à l’oppressante tendance sociale à la normativité ( l’ordre, l’hygiénisme, la classification hiérarchique), mais plus profondément aux mouvements identifiants et contradictoires , qui nous rapprochent de l’autre.

 

Malvoyants, malentendants, paraplégiques, malades de toutes sortes que nous sommes ou que nous avons été, vieillards « dépendants » que nous sommes ou que nous serons, apprennent aux « bienvoyants » l’attention, l’écoute, aux « entendants », la saveur communicative et jubilatoire des mimiques et des gestes, aux « bienmarchants », « continents », « jeunes », « intelligents », l’infinie richesse de la parole, des caresses, de l’entraide, en un mot de l’interdépendance qui nous fait personne humaine, libre dans la fécondité même de celle-ci.

 

                                 De la dignité de la personne.

 

Et c’est ce rapport à l’autre qui nous permet de quitter la vie, « de vieillir et mourir dans la dignité ». Sans ce lien qui donne sens à chaque instant de la vie, cette dernière étape nous plongerait dans l’absurde, l’insupportable, la destruction. Cette vivante, permanente, salutaire interdépendance est le plus précieux de nos biens, le plus libérateur, jusqu’à nous libérer d’une vie devenue trop pesante. Et cette chaîne sans fin des humains dépasse et poursuit l’existence de chaque individu en l’inscrivant dans l’histoire humaine. Ce n’est plus  Sisyphe dans sa tragique solitude. Il ne s’agit pas de gravir sans fin un sommet inatteignable par le poids surhumain d’un fardeau « terrestre » nous rabaissant sans cesse, c’est l’histoire sans fin de la découverte de l’autre et du nécessaire plaisir, appelé bonheur, de s’unir, soutenir, écouter, partager pour mieux vivre.

 

Ainsi le débat sur la dépendance, qui traverse nos vieilles sociétés toujours profondément marquées par mille formes d’oppression, ne peut échapper à la critique justement portée à l’encontre d’une organisation sociale fondée sur l’exploitation de la production des richesses.

 

De telles fondations dévoient toute forme de lien, isolent l’individu et recréent, contre ses objectifs émancipateurs premiers, les conditions premières de la sélection naturelle abusivement désignée par les initiateurs de ce courant de pensée désastreux : darwinisme social.

 

Il nous faut donc lutter pour redonner leurs sens aux mots et rehausser au niveau de la dignité humaine ce couple fondateur qui lie indissolublement dépendance et autonomie.

 

Le 20 mars 2011

Paul CESBRON

 

 

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